29/12/2016 Jean-Marie CORRIERE

JOB OUT, nous sommes légions

Une coproduction No Trouble et Mab’Lab, retour sur un débat d’idée…

Le JOB OUT, c’est partir pour se retrouver. C’est aussi quand on quitte l’entreprise parce que plus rien ne va. Quand le sens n’est plus là. Et aussi quand le risque à rester devient supérieur au risque à partir.

Par la nécessité d’ouvrir des espaces de dialogue sur les thèmes de l’emploi, du travail et de l’entreprise, le débat organisé par No Trouble et le Mab’Lab a attiré, malgré la pluie et le froid, plus de 70 personnes ce lundi soir 12 décembre 2016 à Paris, Métro Mabillon. Manifestement, cette période de préparation des fêtes de fin d’année laisse tout de même de la place au partage d’expériences. Et c’est une excellente nouvelle.

Plus que jamais, le collectif est une source d’inspiration, d’énergie, et d’actions.

La soirée, organisée sous la forme d’intervention-débat, a débuté à 19h30 avec la projection de trois films courts de moins de 10 minutes. Ces fictions parlent des attitudes d’un encadrement parfois peu respectueux envers les employés, de l’automatisation et de l’industrialisation de nos sociétés et de la mise en perspective nécessaire sur ces sujets, de la difficulté du non-emploi décidé ou non et qui peut aussi générer de nouvelles forces, finalement :

Le licenciement de Douglas, un film de Cisco K. Buffalo Corp – 2009

Le Licenciement de Douglas from BUFFALO CORP. on Vimeo.

Monsieur Raymond et les philosophes, un film de Catherine Lafont. Les Zooms Verts – 2014

Monsieur Raymond et les philosophes from Catherine Lafont on Vimeo.

Le travail ne me fait pas peur, un film de Philippe Renault. RVB Production.

TEASER Le travail ne me fait pas peur from Philippe Renault on Vimeo.

Les intervenants, ainsi que les fondateurs de la SCOP No Trouble, ont raconté à la salle ce qui les a amenés à passer le cap du JOB OUT.

Comment sort-on d’un travail souvent bien rémunéré, et comment défendre ce choix dans un marché de l’emploi en berne ou auprès de ses proches ? Malgré les réticences, les peurs, et les doutes. Malgré les reproches de la famille, des amis, lorsqu’il est question de quitter un travail « très bien payé ».

Plusieurs venaient témoigner de ce qui se passe quand on quitte le chemin d’un emploi tout tracé pour aller faire quelque chose d’autre, de différent, de personnel. Ils ont évoqué pour nous, les motivations et souvent l’urgence à sortir d’un contexte qui n’assure plus les conditions de la santé au travail. Ils ont partagé avec nous les éléments qui permettent doucement de dépasser leurs difficultés.

Les gens ne sont pas tous écrasés par leur situation. Certains se révoltent et ne se sentent plus abrutis par un monde du travail qui oppresse. Philippe Renault réalisateur du film « Le travail ne me fait pas peur »

Certains d’entre eux l’ont déjà fait plusieurs fois, leur JOB OUT. Ils JOB OUT-isent même depuis plus de 20 ans. De là à dire qu’il ne s’agirait finalement pas d’un problème générationnel, il n’y a qu’un pas que nous avons franchi ce soir là. Loin des lieux communs, qui voudraient que la situation des JOB OUT-ers soit principalement le reflet de leur jeunesse, notre petit groupe représentait toutes les générations qu’une fin d’alphabet pouvait imaginer.

Majoritairement, la réponse a été claire : C’est très souvent le BURN OUT qui a déclenché le départ, juste avant la catastrophe pour les uns, juste après pour les autres, moins chanceux, qui ont mis parfois plus d’un an à retrouver une capacité de travail et une autonomie suffisante pour se remettre à produire, dans une démarche thérapeutique d’introspection/production. Dans une volonté de restructuration individuelle par le travail. Le travail et pas l’emploi. Car c’est bien là, le sujet. JOB OUT-er, c’est travailler, c’est faire fonctionner son intelligence « à nouveau » même sans avoir la garantie de l’emploi. Parce que le travail ça use, mais ça peut réparer, aussi.

Nos vies ne sont pas schizophrènes avec d’un côté le temps de travail, usant, sans espoir, maladif et de l’autre le temps libre qui nous permet de dépenser nos loisirs sans compter dans une société de consommation faite pour cela. Le débat nous a amené à repositionner le sens au cœur de l’activité et les passions comme outil de créativité y compris professionnelle. OUT, le blues du dimanche soir.

Privilégiés les JOB OUTers, really ?

Sur scène, nous avons tous connu le BURN OUT ou du moins connu quelqu’un qui l’a vécu. C’est d’ailleurs ce qui nous a rassemblé. Les présents, sont là pour résister. Loin des privilèges, c’est la fragilité aussi qui s’exprime collectivement. Derrière les sourires, l’esthétisme des témoignages, l’habitude à prendre la parole en public, ce qui anime, c’est la nécessité à raconter pour aider. Pour donner une visibilité nouvelle à ceux qui n’en ont plus. Pour élargir l’horizon et redonner l’espoir à ceux qui en ont le plus besoin.

Si l’on en croit les réseaux sociaux et le Brand Marketing, il y a bien quelques individus, sortes de « Seigneurs des Ados », à qui la vie semble n’être qu’un doux passage de saison en saison, au travers de JOBs organisés en fonction des hémisphères et d’une stratégie d’emplois/vacances bien rodée. Probablement. Peut-être. Pourquoi pas ? Il y a aussi les « Stars qui dansent », experts en Social Media, Hacketing, Hackathon, Hackcébon ! pour lesquels le lien de subordination s’est inversé provisoirement et que les Directions des Ressources (IN)humaines, s’arrachent à prix d’or. Ils sont certainement adeptes de l’Entertain-me! Adeptes d’une position passive d’où ils regardent la piscine sans y glisser l’orteil. Pas du tout concernés par ceux qui brassent, ceux qui planchent, ceux qui coulent. Tout juste, vont-ils daigner y pisser furtivement, dans le grand bain, comme un don d’eux-mêmes à la postérité.

Nos témoins ne sont pas des privilégiés. Ils nous parlent des joies et des peines. Ils évoquent avec la salle, les problèmes de désocialisation engendrée par le JOB OUT, les aspects en demie teinte. Tout dans l’humour, ils nous racontent ce qu’est leur vie depuis quelques années. Faite de retard, course poursuite avec soi-même, planning surchargé du « propre patron », faites de reconstruction personnelle, faite aussi et surtout de passions retrouvées. Pour eux, voyager c’est aller à la rencontre de l’autre. Mélanger les modèles. Rapporter de l’essentiel et de la substantifique moelle dont on nourrit le corps et l’esprit. Le collectif est un élément permanent de leur nouveaux parcours. Ils aiment partager.

L’organisation scientifique du travail a enroué nos collectifs et détruit la productivité internationale. Les Responsables Politiques cherchent encore à agir sur le temps de travail, le nombre de fonctionnaires, l’âge de la retraite alors que ces réponses ont été inutiles depuis plus de trente ans maintenant. Bientôt nous ne pourrons plus compter que sur nous mêmes. Il est temps désormais de nous préparer à proposer autre chose.

Ce n’est pas la mise à mort du salariat, des assurances chômage, des régimes par répartition, qui régleront la situation. La solution passe par une nouvelle organisation du travail dont les modèles sont encore balbutiants. Les mieux placés pour réfléchir et proposer des solutions sont les travailleurs eux-mêmes. Ceux qui produisent, pas ceux qui comptent ce que les autres ont produit. C’est aussi la raison pour laquelle l’équipe No Trouble envisage systématiquement ses actions dans le cadre de dispositifs de Recherche/Intervention. Connaître l’histoire de l’industrialisation, respecter les apports théoriques, c’est nécessaire pour éclairer les différents niveaux d’analyse de nos expérimentations.

Après les TMS*, Vivent les TNS* !

TMS = Troubles Musculo-Squelettiques et  TNS = Travailleur Non Salarié, sont en recrudescence dans le monde professionnel depuis de nombreuses années. Recrudescence qui correspond aussi à l’avènement d’un « stakhanovisme numérique », l’accélération frénétique d’une gestion numérique et financière de l’activité humaine.

Devenir un Travailleur Non Salarié a peut-être des effets positifs. Le premier, évident est plutôt collatéral et le JOB OUTer n’en est pas le bénéficiaire direct. C’est le système qui respire voyant « sortir » presque manu militari de la Sécurité Sociale, ce tout nouvel inscrit au Régime des Indépendants. La réalité du TNS est un peu différente.

Un rapport de la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques, montre que les TNS sont très souvent polypensionnés, qu’ils ont passé plus de temps dans le régime général que dans le régime des indépendants et que les retraites  des indépendants sont majoritairement inférieures aux retraites des salariés. En outre, seuls 7% des pensionnés passés par le système des TNS bénéficient d’une retraite par capitalisation (individuel), en opposition aux retraites par répartition (collectif). On est loin du compte, non ?

Ce régime des TNS apparaitrait comme LA solution à tous nos maux ? Voyons… Pourtant, dès les premières minutes, la thématique Salariat VS Entrepreneuriat s’est imposée dans les échanges. Comme s’il fallait aussi que les JOB OUT-ers redynamisent à eux seuls une productivité internationale en berne. Comme si l’entrepreneuriat était la réponse à tout.

Pourtant, le problème n’a rien à voir avec le modèle contractuel du salariat. Le mal est plus profond. Le modèle industriel pose problème et ça n’a rien de local. C’est vrai des USA à la Chine, en passant par l’Europe. La production ralentit, s’affaisse, s’embourbe. Les licenciements sont nombreux et le pouvoir politique n’est pas armé pour y remédier. Dans l’entreprise, les BULLSHIT JOBS tiennent la place et seuls 40% de l’activité sont réellement productifs. Quand il reste une activité productive dans l’organisation. Les 60% restants sont des actes de gestion, de reporting, de mesure et de contrôle de l’activité, coûteux sur le moyen et le long terme et sans grand intérêt pour les développements personnel et économique.

Aujourd’hui, sur la bête, il n’y a plus de gras à « dégraisser »

Il y a un truc de pourri dans le royaume du contrôle de gestion et ce n’est plus en réduisant les coûts que nous parviendrons à redresser la situation. Fort heureusement, toutes ces difficultés génèrent des révoltes positives. Sous une forme de pression institutionnelle, le monde professionnel dans son ensemble laisse percer une pensée différente. Que la sortie de l’emploi soit volontaire ou qu’elle soit subie, les conséquences humaines sont de toute façon les mêmes. Les éléments de compréhension des uns convergent peu à peu avec ceux des autres. Plus tard, dans l’échange, on s’aperçoit que ces éléments convergent aussi dans l’esprit de ceux qui restent dans l’entreprise, quelle que soit la situation hiérarchique.

Après être tombé dans la fosse à purin, on en sort, on prend une douche, et on se demande comment faire pour ne pas y retourner. Gérard Jugnot – Erwann Moenner, « Oui mais » d’Yves Lavandier – 2001

Tous en cœur, on relève la tête, on respire, on se rappelle ce dont on ne veut plus, ce qu’on aimerait qu’il soit. Le sentiment général se dessine aux deux extrémités d’un monde du travail dont nous avons été exclus, au choix ou au menu. Les analyses prospectives arrivent pour alimenter la pensée, nombreuses à proposer des dispositifs dont trop peu s’appuient sur de l’expérimentation. Elles vont du revenu d’existence qui placerait tout le monde dans une sorte de « RSA » à vie, à l’auto-entrepreneuriat pour tous et pour chacun, en passant bien entendu par les revenus contributifs et autres « intermittents des services » comme le proposent Bernard Stiegler et Patrick Braouezec sur le territoire de La Plaine Commune.

Dans le paysage qui prend forme, les JOB OUT-ers font toujours figure de « privilégiés » d’un monde où tous ne sont pas en capacité de « rebondir » à l’infini, comme une balle qu’on aurait lancé dans l’espace. Pourtant, le BURN OUT fragilise, le JOB OUT isole, et ce n’est pas le statut de TNS qui va y remédier. Sous la cosmétique, les failles sont souvent présentes et c’est d’elles que sort toute l’énergie créatrice dont nous sommes les témoins.

Ces dernières années, il est devenu légitime pour les employés que nous sommes, de se demander s’il est plus risqué de conserver un CDI dans un contexte nocif que de se projeter en intermittent des services avec précarité de l’emploi à la clef.

L’urgence pour No Trouble, n’est pas tant de traiter du salariat et du lien de subordination au Dirigeant, que d’aider à assurer la santé des employés, qu’ils soient IN ou OUT. Même si bien entendu, la question du contrat reste pleine et entière. Pour retrouver la cohérence, la vision d’entreprise, la stratégie, doivent être définies et alimentées avant d’être mises en œuvre dans l’organisation. Les écarts entre une communication qui privilégie l’éthique et un modèle d’affaires historiquement basé sur un tandem prédation/défiance ne peuvent qu’engendrer des malaises et des dysfonctionnements économiques et sociaux.

Si les JOB OUTers semblent se précipiter sur l’entrepreneuriat, on le comprend, c’est davantage en réponse aux risques d’un environnement professionnel maltraitant qu’en espoir innocent et naïf d’une vie faite d’opulente sérénité. D’ailleurs, dès qu’ils le peuvent, ils se réorganisent en collectif formel ou informel, en association, en SCOP, et proposent des organisations vertueuses et éthiques ou le salariat peut retrouver toute sa place.

JOB OUT, l’énergie libérée

Johanne Brueffaerts

Johanne Bruffaerts, a fait son JOB OUT il y a quatre ans.

J’ai travaillé 5 ans dans de grosses structures Accenture, Areva, Sanofi où je ne me sentais ni créative, ni inspirée, et en tout cas pas en cohérence avec les valeurs des entreprises. Je suis partie. Heureusement j’ai pu habiter chez mes parents. Je suis restée chez eux pendant trois ans. J’avais le RSA. J’avais un BAFA. J’ai pu trouver des petits boulots. Je ne suis partie que depuis un an de chez mes parents. J’ai repris mes études, un master en sciences politiques et créé une école qui s’appelle Les Alchimistes. C’est une association qui accompagne depuis trois ans les associations et les entrepreneurs sociaux. Je me suis recréé mon emploi dans ma structure et je me suis salariée à nouveau. Je voulais la sécurité du salariat sur une structure qui porte du sens. Nous sommes tous en CDI. Nous avons un engagement commun et nous travaillons tous ensemble sur nos projets personnels. Je n’ai jamais autant travaillé et je suis totalement épanouie dans ce que je fais. Pour pouvoir avancer dans le processus du JOB OUT, il faut savoir prendre ses distances avec des personnes qui peuvent être un peu toxiques. Il y a des gens qui disent « ça ne marchera pas », « tu es folle », etc. Il ne faut pas se laisser démotiver. Plus globalement, mon sentiment c’est que notre génération ne se retrouve plus dans les organisations, ni dans ce qu’on attend de nous. Il faut retravailler la place de l’école. C’est par là que tout commence. Il y a un investissement financier à suivre des études qui nous obligent à travailler de nombreuses années sans savoir ce qu’on va trouver. Du coup, il y a une forme de culpabilité à ne pas rester dans un travail pour lequel on a été financé par sa propre famille. Mais le manque de créativité crée de la frustration et j’ai trop longtemps eu le sentiment de n’être qu ‘à 15 % de mon potentiel. Aujourd’hui, j’ai créé mon entreprise sociale. Nous avons 3 ans et nous sommes 5 salariés. J’ai plutôt eu la chance d’avoir une famille d’entrepreneurs qui ne ma pas jugée lorsque j’ai quitté la grosse boîte. On a le droit de faire des erreurs. De tester et de recommencer. Parfois, même dans une entreprise sociale, on repart vers les travers de l’entreprise industrielle. On a toujours envie de normaliser alors qu’on doit se laisser la liberté de créer. Nous, par exemple, on veut continuer à réfléchir sur l’organisation. On veut proposer les vacances illimitées, etc… Bientôt je fais mon 2eme JOB OUT et je pars m’installer au Bénin.

Joy Smile (Pseudo), 30 ans, a fait son JOB OUT il y a quatre ans.

Je suis née et j’ai grandi en Tunisie. J’ai suivi un parcours exemplaire, comme on dit. Avec un premier diplôme en analyse financière à Paris, commissaire aux comptes pendant trois ans, mais j’ai toujours adoré le social aussi. Passionnée par la finance et le social, j’ai toujours été bénévole en parallèle. J’étais engagée et je voulais agir. Je pensais que l’on pouvait améliorer les choses en travaillant ces deux domaines d’une seule main. J’étais cohérente. Tout marchait parce que le soir, quand j’évaluais mes actions dans l’entreprise et dans l’association de bénévole, j’avais sincèrement le sentiment d’avoir un impact. C’était naïf, peut-être. Dans la finance je pensais lutter contre la crise financière et contre le crime, mais en fait pas du tout. J’ai fini par comprendre. J’ai tout arrêté du jour au lendemain, sans savoir où j’allais. J’ai fait un BURN OUT suite à mon dernier entretien individuel d’évaluation.  J’ai été accompagnée par la médecine du travail pour ma sortie. Il m’a fallu un an pour me remettre suffisamment et pour arrêter d’avoir honte. Je me suis adaptée. J’ai divisé mes dépense par deux. J’ai habité deux ans avec un retraité, dans une colocation qui ne me coûtait que 300€ par moi. Lorsque j’ai recommencé à travailler, j’ai voulu continuer à créer du lien entre la finance et le social, en passant par l’événementiel, dans l’économie sociale et solidaire. J’ai eu surtout des actions terrain, une sorte de formation de terrain en fait. J’ai aussi comblé un besoin spirituel que j’avais. Je suis partie en Indonésie pour prendre le temps de m’occuper de moi et aussi de le faire en étant accompagnée car c’est dur d’avancer seule. De retour d’Indonésie, je suis retournée en Tunisie. J’ai revu mon père, nous avons discuté. C’est difficile. Il croit que je suis toujours dans la finance. Je n’arrive pas à trouver la force de le lui dire. Sans vraiment comprendre, de retour en France, j’ai fait une sorte de « reboot » total. Sans vraiment réfléchir, j’ai décidé de rentrer dans la finance à nouveau. Mon frère m’a demandé ce qui m’était arrivé. J’ai retenté un JOB IN. J’ai appelé tous les cabinets de recrutement. En une semaine, j’ai obtenu des tas de réponses. Et puis j’ai eu les premiers entretiens. Et devant le recruteur, je me suis demandée ce que je faisais là. Je suis sortie et je suis devenue barmaid. C’est un petit boulot. Je ne l’avais jamais fait. On m’a donné ma chance et ça me plait beaucoup beaucoup. En parallèle, je suis maintenant dans la culture. Sur un projet qui s’appelle « A 2 Pas de la Scène« . Nous réunissons la culture, créons du lien entre les gens, agissons sur les territoires, sur le social, et sur l’entreprise. C’est aussi une plateforme de programmation participative pour programmer les artistes en France, près de chez eux. J’y ai trouvé un espace pour travailler mon projet personnel. J’ai rejoint un collectif dans lequel il y a beaucoup de respect. Nous discutons nos salaires en fonction de nos besoins, pas en fonction du travail qui a été fait. Mon collègue, par exemple, il a deux enfants et a besoin de plus d’argent que moi qui n’en ait pas. Il faut mettre son ego sur la table, savoir dire ce dont on a besoin, une semaine de vacances, un peu plus de salaire ce mois ci, communiquer beaucoup. Il n’y a pas qu’une seule réponse professionnelle. On a tous des compétences qu’on utilise dans nos emplois successifs. On fera probablement plusieurs JOB OUT dans nos vies. Ce n’est pas négatif. J’ai vraiment adoré la finance et je suis ravie de faire ce que je fais aujourd’hui.

Benjamin, 29 ans et déjà deux JOB OUT à son actif.

J’ai un cursus d’ingénieur. J’ai fait prépa. A 22 ans je me suis retrouvé chef de projet sur un chantier, à gagner super bien ma vie et à perdre mes cheveux. Je travaillais sous pression. J’avais le sentiment d’être tout puissant. Mais en fait c’est pas une vie. Du coup, je démissionne à 25 ans d’un poste à 5000 € nets par mois. Mon chef me dit que je suis malade. J’entends les critiques mais je pars un an et demi à faire un tour du monde avec l’argent que j’avais gagné. Et puis, je n’ai pas tout compris tout de suite. J’ai repris un autre boulot d’ingénieur. Je me suis retrouvé en Suisse, à mettre encore de l’argent de côté sans rien faire de mes journées. Il y a des emplois, très bien payé, où on nous demande de ne rien faire. De n’être « actif » que 5 minutes par jour, les bons jours. C’est insupportable, à la longue. Après, je suis reparti dans l’industrie. Cette fois, j’ai gagné 6000 € nets mensuels. Là, il aurait fallu que je fasse des choses contraires à ce en quoi je crois. Alors j’ai de nouveau arrêté. Je me suis reconverti dans un métier de crève la dalle, en audiovisuel. Puis aussi dans un autre métier de crève la dalle, journaliste. Là on me propose de bosser en « remboursement de frais ». Ce n’est même plus de la « pige » ou un CDD d’un jour, ou même de l’entrepreneuriat. Mais jusqu’à où va-t-on aller ? L’autoentrepreneuriat c’est super, mais je crève la dalle. Quand je gagne un peu, on m’enlève trois mois de RSA donc c’est comme si je travaillais pour rien. Il y a de nombreux vices dans ce modèle qui part en cacahuète. Bien sûr il y a moyen de gagner sa vie, de choisir ses collègues, mais il y a de gros risques à quitter son emploi. C’est la jungle complète. Il y a des gens qui peuvent bosser tous les jours sans prendre de vacances, mais il y a aussi des gens qui ne peuvent pas faire ça. C’est aussi se battre tous les jours comme des chiens pour gagner sa vie. C’est deux modèles qui sont difficiles. Il ne faut pas aller trop loin dans les modèles comme Uber, par exemple. Moi, j’ai envie de flexibilité mais je n’ai pas envie de précarisation. Pour m’adapter, j’ai une technique. Je fonctionne par vagues. Je prends temporairement des boulots qui vont me remplir les caisses et ensuite je calcule combien de temps je peux vivre avec ça. Il y a des bons et des mauvais cotés dans tout ça. La chance que j’ai, ce sont aussi mes parents. Ils ne m’ont pas jugé. J’ai eu la volonté de reprendre ma vie en main. Ce qui ne va pas, c’est que les choix de carrière ne se font pas en fonction des envies, mais en fonction de ce que les recruteurs veulent voir sur nos cv. Les gens sont davantage motivés par le fait de convaincre un recruteur que par le fait de faire ce qui leur plait. J’ai décidé de faire ce que j’aime et pas ce que les autres veulent que je fasse. Rien ne se perd. On peut utiliser les compétences acquises des anciens postes, et on les mettre à disposition des nouveaux postes, dans de nouveaux choix de carrière. On ne repart jamais de zéro. L’ancien modèle a tenu pendant des décennies mais notre génération, les Y, on évolue, par rapport à ça.

Guillaume Bouin, 40 ans, a aussi fait son JOB OUT.

Le JOB OUT, c’est vrai, n’est pas très compatible avec l’idée de se sécuriser. Quand on fait sont JOB OUT, le temps travaille pour et contre soi. Pour soi quand il s’agit de se construire, de choisir sa voie, de définir son projet. Contre soi, quand il s’agit de manger. Par contre, tout n’est pas noir. Il y a les amis, la famille, l’assurance chômage, la décroissance à son niveau personnel. On revoit ses besoins pour les réduire. On essaie de se donner du temps. J’ai eu une formation précoce au JOB OUT. Pour moi, ça a commencé avec mon père pharmacien qui est devenu artiste peintre quand j’étais en cinquième. J’étais très jeune, c’était bizarre, mais ça s’est passé. J’ai fait du commerce international et j’ai commencé dans l’industrie pharmaceutique. Je me suis retrouvé catapulté dans une dimension que je ne maitrisais plus, avec des projets énormes, des dizaines de millions d’euros. A 25 ans, c’est trop jeune. Je n’y trouvais plus de sens. Je cherchais des clefs de compréhension. Je suis parti un an, faire un tour du monde. J’ai monté une boite en Asie dans le sourcing de déco et de meubles, puis je suis revenu dans le monde du conseil. J’ai monté ma société qui est un modèle ouvert, d’animation de freelance et d’indépendants, en informatique. Nous travaillons en transparence. Ce qui compte c’est la liberté d’implication. Nous choisissons les gens avec lesquels nous bossons. Nous pratiquons le partage budgétaire équitable. La vision de l’entrepreneuriat a changé. Ce n’est plus systématiquement des mercenaires qui travaillent seuls. On travaille beaucoup sur les réseaux sociaux, Il y a des bureaux, des espaces de coworking. On parle davantage de communautés, d’équipes. Le freelance n’est plus seul, on se réunit en communauté. L’entreprise était autrefois outillée pour fonctionner à plein mais maintenant les mêmes outils, méthodes , modes de fonctionnement peuvent être appliqués à des indépendants. Par contre, il faut aider les petites structures. Moi je dis toujours, « la confiance avant le contrat ». On se fait confiance, on montre ce qu’on peut faire, et ensuite on y va. La grosse entreprise, récupère ce qu’on appelle le livrable, certes, mais elle récupère aussi notre façon de travailler et ça lui fait du bien. c’est un échange culturel. Il faut aussi ouvrir les contrat publics pour permettre aux petites structures, aux collectifs de freelance, de travailler sur les marchés publics, de se pérenniser aussi de cette façon. Tout le monde y gagnera, les petits comme les gros. Nous on peut apporter un nouveau souffle dans les grosses boites. On a besoin  aussi, comme un salarié, de se sécuriser en ouvrant les marchés. Les politiques doivent penser à ce qui émerge dans le monde du travail. On sait travailler de façon aussi professionnelle qu’une boite traditionnelle. On peut livrer des choses largement aussi bien si ce n’est mieux que dans les grosses boites. Nous allons chopper des budgets dans un marché qui commence à avoir confiance. Nous leur donnons confiance en nous rassemblant et en livrant des choses qui sont de la même qualité que dans les grosses boites. Nous rassurons les marchés et nous faisons émerger plein de nouveaux services parce que la thune rentre. Des services d’assurance, de logement, etc… c’est un cercle vertueux. c’est émergeant. Je fais partie des gens qui voient le verre a moitie plein. Je me réveille le matin en me demandant ce que je veux offrir au monde. Les entreprises, il ne faut pas les diaboliser. Dans l’entreprise on apprend beaucoup. Il faut juste partir au bon moment. On y pioche du process, de la rigueur, de l’influence, mais c’est dangereux d’en faire des bêtes noires. Parce que le JOB OUT, ça signifie aussi de travailler avec elles. Il faut être humble avec tout ça. Ce qui m’a posé problème, moi, c’est le processus de décision. C’était beaucoup trop long. A côté de ça je n’ai pas oublié le personnel qui m’a beaucoup appris. De l’entreprise, j’ai gardé les gens. Ce sont eux dont je me souviens. 32Do

Anaïs Georgelin, a fait son JOB OUT il y a quatre ans

Elle était en Volontariat International en Entreprise. C’était un VIE en France… J’ai pu négocier très difficilement un tout petit mois et demi de salaire qui m’amenait en fait jusque Noël. Le VIE, tout le monde en rêve, mais c’est hyper précaire. En quittant un VIE il n’y a pas de droits à Pôle Emploi. C’était dur, parce que rien n’était anticipé. Rien n’était préparé. J’étais obligée de partir. Mon corps a lâché et m’a dit « stop, ça suffit ». La perception du risque, pour moi, s’est déplacée. Rester dans un emploi d’où on peut se faire sortir n’importe quand, alors qu’on n’est pas bien dans cet emploi, c’est un déplacement du sentiment de crainte et d’insécurité. Imaginer de ne pas trouver un emploi c’est une insécurité. Mais y rester dans cet état, c’est aussi une insécurité. Aujourd’hui je suis dans l’insécurité financière qui semble beaucoup plus pragmatique et concrète, mais la possibilité de toucher le chômage, ça sécurise quand même beaucoup aussi. Il n’y a pas de recette miracle pour faire son JOB OUT. Juste la force de se relever. La joie des rencontres. Se répéter qu’on va trouver une solution. faire un petit pas, puis un autre. J’ai inversé ma façon de penser mon budget. J’ai calculé et me suis dit « bon ben là, j’ai assez pour vivre 6 mois ». Et puis, j’ai eu d’autres missions qui sont rentrées, de gros moments de doutes et puis des moments sans doutes et maintenant, c’est l’entrepreneuriat. C’est toujours de l’incertitude, mais on repense notre rapport à l’incertitude. On se dit : « Ok c’est là, respire un grand coup » et il y a plus de chances que ça se passe bien que mal. C’est un chemin, en fait. J’ai choisi aussi d’offrir un cadre aux personnes qui me rejoignaient dans mon projet entrepreneurial. Je voulais pouvoir leur offrir la sécurité et le sens. J’ai beaucoup de freelance qui m’ont rejoint. Ils avaient eu des périodes de précarité. Certains ont des enfant. D’autres ont été malades. Nous voulions tous le bon côté du salariat. Aujourd’hui il y a aussi les coopératives d’activité économique (CAE) qui marchent excellemment bien et qui permettent de faire du portage salarial pour ceux qui le désirent. Dans une CAE, vous êtes en CDI et vous avez votre couverture chômage. Ça parait hyper long, quatre ans. J’ai co-créé SoManyWays avec Mariane Figarol. Nous voulions identifier et proposer les clefs qui vont nous permettre de gérer des parcours qui ne sont plus linéaires. En fait, à deux avec Marianne, on a 54 ans et on a déjà fait 14 métiers. Donc nous avons une compréhension et des clefs qui permettent de rebondir de job en job. Il y a urgence à trouver et à proposer des idées pour ceux qui découvrent le monde du travail. Alors on a réunit une communauté de jeunes de 25 à 35 ans, qu’on rassemble et qui se posent des questions sur les structures. Nous cherchons à expliquer les freins et les envies des jeunes qui veulent changer leur rapport au travail. SoManyWays

Jen Leblond, a fait son JOB OUT contrainte et forcée.

J’ai fait des études en ressources humaines parce que c’était le sens que je voulais trouver dans l’entreprise. Je voulais répondre aux exigences de la direction et rendre les gens heureux de venir travailler avec moi. Donc j’ai fait de la RH sociale et de la lutte contre les discriminations. J’ai passé 5 ans chez Adecco. Je travaillais à éduquer les clients pour qu’ils évitent de dire « je voudrais un homme blanc, de 35 ans, bac+12, marié qui veut un salaire minable pour travailler jour et nuit à porter des cartons ». Et en fait ça ne marchait pas très bien pour moi. Très vite, j’ai atterri dans la Responsabilité Sociétale des Entreprises. J’ai travaillé sur l’égalité homme femme, contre les discriminations… 5 plans sociaux plus tard, mon nom était toujours sur les listes et j’ai donc décidé de partir. Je suis arrivée chez GDF SUEZ pour monter la fonction RSE et je me suis fait virer très vite, la veille de Noël, pour des histoires de conflit de valeurs. Expérimenter les plans sociaux qui s’accumulent, c’est aussi très difficile. je ne les remercierai jamais assez de m’avoir virée comme une grosse merde. J’ai fait mon JOB OUT contrainte et ça a été une formidable opportunité. ça n’a pas été facile pour autant. J’ai mis 3 ans à avouer ça à mes parents. Je viens du Nord, d’une famille ouvrière qui a vécu la désindustrialisation, et j’ai eu du mal à expliquer ça à mon père. finalement j’ai attendu suffisamment pour pouvoir annoncer que j’ai créé ma propre boite et que ça fonctionne. Ils ne comprennent pas forcément, mais ça va. Faire son JOB OUT c’est aussi une histoire de rencontre et de savoir saisir les choses même si on n’est pas toujours totalement aligné parce que c’est compliqué  de savoir qui on est vraiment. En fait, avec le temps, je me dis que le danger de rester au chômage, de finir sous les ponts, est assez faible, même si ce sont des histoires qui peuvent arriver. L’enjeu au moment de la décision de sortir est assez faible. L’important est de se faire conseiller. On fera des erreurs, de toute façon. Quand il apprend à marcher, l’enfant tombe 3400 fois en moyenne…. On ne lui dit pas « T’es nul ». On lui dit « Ça va aller, chouchou. Recommence, ça va aller. » Il faut avoir cette attitude avec soi même. Il faut être bienveillant avec soi même. Le monde de l’entreprise est malveillant, plutôt de manière systémique. Même s’il y a des gens qui sont bienveillants dans ce système. Donc il ne faut pas retomber dans ces travers quand on sort. Aujourd’hui, j’ai ma société. Je travaille dans le numérique. J’ai refusé un CDI pour faire mon propre trajet. J’ai commencé a prendre un peu de temps pour travailler sur moi. Pole Emploi est le premier financeur de la création d’entreprise. Au début, on m’a donné des petites missions. Quelqu’un m’a dit que les formations Linkedin que je donnais pouvaient valoir de l’argent. J’ai vendu des missions de formation Linkedin à 800€ la journée. Aujourd’hui, j’ai monté une société de moi avec moi même. Ma chef est sympa. Ce n’est pas simple tout les jours. J’ai peu de sommeil. Je fais 12 milliard d’activités, mais je n’ai plus de blues du dimanche soir. Ça fait deux ans et demie que ça m’anime. Je suis passionnée par ce que je fais. Cette liberté, c’est assez fou.