25/04/2017 Jean-Marie CORRIERE

Industrialisation : France, le mythe du brevet.

Quelle production en France en 2040 ?

L’industrialisation aurait quitté nos contrées. Ambitieuse étude prospective que celle de l’Institut National de Recherche et de Sécurité qui se pose la question de savoir quelles sont les conséquences de l’évolution des modes et méthodes de production en France pour la santé et la sécurité au travail. L’INRS est une association loi de 1901 scientifique et technique qui travaille à la prévention des risques professionnels. Ses publications sont destinées notamment et entres autres, aux chefs d’entreprise, décideurs, managers. Quand on visite le site de l’INRS, on comprend rapidement qu’ils sont plutôt centrés sur la production qu’il est convenu dans certains milieux de qualifier de type « industrielle » et qu’ils sont moins à l’aise avec la production des services, marchands ou non marchands.

Vu le domaine d’activité de l’INRS et sa spécialisation sur les risques, l’étude prospective sur la production a porté principalement sur les évolutions des modes et méthodes induisant les plus grandes modifications en terme de gestion de risque pour la santé, en matière d’accidents du travail et de maladies professionnelles. Elle en est particulièrement riche en informations si on s’intéresse au regard que portent ces institutions sur l’organisation scientifique du travail et ses effets à court, moyen et long termes.

Pour organiser les idées, le rapport de l’INRS commence par un rappel historique de l’évolution de la production.

D’abord le passé d’une désindustrialisation de la Production

C’est un fait. Indiscutable.

Dans cette période qui va de 1990 à aujourd’hui, le territoire a connu une « désindustrialisation » qui a contribué largement à l’installation d’un chômage structurel. Nous pouvons même visualiser la disparition des activités dites « industrielles » sur la carte de France proposée par « Les décodeurs » du journal Le Monde :

Evolution de la Production en France sur les 25 dernières années

Visualisez les zones les plus touchées par ce phénomène depuis vingt-cinq ans (plus la couleur est foncée, plus le pourcentage d’emploi industriel est important) qui correspondent à vingt-cinq ans de désindustrialisation dans les départements français – Les Décodeurs – Le Monde du 19 09 2016

Cette désindustrialisation a des causes identifiées, dans l’externalisation, la délocalisation, l’automatisation des activités de production industrielle.

Production, Industrialisation, quelques définitions

Déjà, à ce stade de la lecture, nous ressentons l’importance pour bien se comprendre, de préciser ce dont on parle ici. Après tout, on ne voit pas la même flamme quand on est pompier ou pyromane. Et ça commence, par les mots dont chaque interlocuteur pense connaître la définition appliquée au contexte où il intervient. Si c’est probablement le cas pour les chercheurs et les experts, ce n’est sûrement pas le cas pour l’ensemble de leurs lecteurs et encore moins quand ces lecteurs proviennent d’univers d’activités et de cultures totalement différentes des leurs.

Nous avons donc ressenti le besoin de procéder à quelques rappels sémantiques. L’INRS trouvant ses sources notamment auprès de l’INSEE, il nous a donc semblé naturel de commencer par nosu y référer. Et de chercher la définition de la « production industrielle », du point de vue statistique de l’INSEE.

D’après l’INSEE, l’indice de la production industrielle (qu’ils appellent « IPI », ils ont de l’humour à l’INSEE) est un instrument statistique qui permet de suivre l’évolution mensuelle de l’activité industrielle de la France. Si l’on se réfère à la classification traditionnelle des activités économiques en trois secteurs, les « IPI » se rapportent au secteur dit secondaire : usines, chantiers, mines et carrières. Nous, chez No Trouble, nous imaginions davantage les IPIs dans les prés… mais bon. Oui je sais, mais c’est pour voir ceux qui suivent. Il y a interro écrite après.

Et puis, nous avons cherché d’autres sources. Autre son de carillon à l’OCDE où la Production industrielle est définie sensiblement différemment de l’INSEE. On y ajoute la production de l’énergie, en partie.

Pour l’OCDE, la production industrielle désigne la production des « entités industrielles » et recouvre des secteurs tels que l’extraction minière, les activités manufacturières et les services publics collectifs (électricité, gaz et eau). Cet indicateur prend alors la forme d’un indice qui exprime les variations de volume de production par rapport à une période de référence.

Une étude statistique transversale de 2004 à aujourd’hui, remaniée, grâce aux outils personnalisables en ligne sur le site de l’OCDE peut donner ce genre de résultat, qui mesure les emplois de l’industrie incluant la construction, selon la définition des « entités industrielles ».

On voit dans ce tableau, que la France reste relativement stable en matière d’emploi dits de production industrielle entre 2004 et 2016 alors que la même période analysée par l’INSEE donne un graphique sensiblement à la baisse comme la copie du tableau du rapport de l’INRS le démontre ensuite.

C’est le terme même de « désindustrialisation » qui pose question.

En effet, si la disparition des puits de mines entre Douai et Béthune, peut être qualifiée de désindustrialisation, il n’en est pas moins vrai que nous avons assisté dans le même temps à l’industrialisation de la production intellectuelle. Cette industrialisation de la production intellectuelle qui nous atteint jusqu’au guichet d’accueil des banques où l’employé est tenu de respecter un script de dialogue et d’appliquer des « meilleures pratiques » pour répondre aux sollicitation des clients.

L’industrialisation des relations commerciales, jusqu’à toucher directement les relations humaines dans les activités de services est aujourd’hui un frein considérable au développement et à la production.

Cette industrialisation des réflexions et des décisions en vient à faire disparaître l’intelligence des relations. Elle est maltraitante et fait place le plus souvent aux injonctions paradoxales.

C’est le même processus d’industrialisation qui est à l’œuvre dans les centres d’appels nationaux ou internationaux, où toute l’activité humaine est mesurée, millimétrée et évaluée à la seconde près.

Il serait alors légitime de se demander si ce n’est pas l’industrialisation de la production des services qui empêcherait la compensation des emplois disparus de la production des biens par l’augmentation des emplois créé dans la production des services.

Parler de désindustrialisation aujourd’hui, peut aussi occulter le fait que c’est bien l’industrialisation qui continue de poser problème, justement en matière de services.

L’industrialisation des services est nocive

Nous sommes un certain nombre à défendre l’idée qu’un service, par définition, est co-construit entre son producteur et son consommateur et qu’il ne peut souffrir d’être industrialisé jusqu’à l’usage. Cette désindustrialisation n’est qu’un leurre, si elle doit être entendue au sens d’une activité qui désormais est vouée à être principalement portée par les services. Car, si l’industrie produisait uniquement des biens, effectivement nous pourrions déclarer avoir vécu une très forte désindustrialisation. Cependant, il est risqué d’occulter le fait que la production des services est tout aussi « industrialisée » que la production des biens. En effet, elle est industrialisée jusqu’à finalement produire ce que certains économistes comme Christian du Tertre nomme des « quasi biens ».

Ces services «quasi biens» ne rendent pas services et génèrent des attitudes de défiance auprès de leurs consommateurs. En plus de maltraiter le travail. Alors oui, lutter contre le processus d’industrialisation incontrôlée des services est devenu une priorité de santé publique.

Enfin, une des raisons pour lesquelles le chômage ne recule pas de façon significative est très vraisemblablement l’industrialisation de la production des services qui s’est opérée dans la droite ligne de l’industrialisation de la production.

Que l’industrialisation de la production des biens ait doucement amené à la réduction des productions industrielles classiques ne doit pas occulter les risques sociaux que nous prenons à ignorer l’industrialisation de la production des services.